Aven Noël, c'est avant...

aven Noel c'est avant

C’est un jour qui bégaye. C’est ain­si que j’appelle ces journées où rien ne se passe comme prévu. Réveil mati­nal raté. Je cours pour hon­or­er le ren­dez-vous con­venu avec une amie. Ce matin, nous pro­je­tons une balade dans la forêt toute proche. 

À peine par­ties, nous nous arrê­tons devant un homme en fau­teuil roulant, ahanant pénible­ment sur le chemin foresti­er gadouilleux en direc­tion de la ville, lui deman­dant s’il a besoin d’aide. Ques­tion super­fé­ta­toire tant les con­di­tions du ter­rain et la charge du fau­teuil roulant sem­blent incom­pat­i­bles. Nous com­prenons vite que nous ne nous com­prenons pas. Nous ten­tons l’anglais uni­versel, ça marche ! 

Nous lui pro­posons de le « remon­ter » jusqu’à un endroit plus roulant. Chemin faisant nous apprenons que  Hein­rich, Jona son nom spir­ituel nous dit-il, Alle­mand de 58 ans pau­vre pen­sion­né a per­du sa femme et s’est lancé (quand ?) sur le chemin de Com­postelle. La dernière étape que nous iden­ti­fions claire­ment est Lyon, puis un hôpi­tal (de région parisi­enne ?) pour une blessure à une jambe d’où le fau­teuil qu’une bonne âme lui aurait don­né. De la nuit précé­dente nous ne saurons pas grand-chose, si ce n’est qu’il a dû s’abriter dans un recoin d’un bâti­ment, car ses vête­ments et son sac de couchage,  si l’on excepte les chaus­sures et le bas du pan­talon, sont secs. Il tire à l’appui de son iden­tité un porte­feuille en bon état d’où s’échappe une image de la Vierge Marie. 

Tan­dis que nous le pous­sons à tour de rôle vers le cen­tre-ville, nous nous inter­ro­geons sur l’aide que nous pou­vons lui apporter. Le laiss­er seul sur le bitume retrou­vé me parait plus mon­strueux qu’abandonner un ani­mal un jour de départ en vacances. 

Nous pas­sons devant l’église réfor­mée et ten­tons d’y trou­ver un accueil, même tem­po­raire de quelques heures. Peine per­due, l’imposant por­tail est fer­mé et per­son­ne ne répond à l’appel du porti­er por­tant bien mod­erne, alors que nous apercevons quelques voitures sage­ment garées dans la cour. Ce n’est pas l’heure de la charité.

Mais nous ne sommes pas dans le cœur de la ville. Catholique, mon espoir se porte sur le pres­bytère de ma paroisse où je pense trou­ver une écoute, un con­seil, bref une aide. Et l’équipage à trois slalome dans une indif­férence générale, entre les trot­toirs étroits, les travaux et le flux de pié­tons et de voitures. Le ciel a vidé la pluie froide en fin de nuit, le sol humide brille sous les rayons obliques du soleil. Il fait frais, mais l’effort nous réchauffe. 

Jona com­prend que nous lui cher­chons un point fixe et com­mence à exprimer ce qui lui parait pri­or­i­taire : trou­ver un super­marché et acheter du vin. Mais je ne l’entends pas, tout heureuse à l’idée de voir briller la lumière der­rière les grilles des fenêtres du presbytère ! 

Je sonne, la porte s’ouvre sur un homme habil­lé de noir, col cler­gy­man. Nous lui exposons sobre­ment la sit­u­a­tion. Peut-il nous aider à trou­ver pour Jona un endroit à l’abri de la prochaine pluie, un auvent, une porte reculée ?? 

À par­tir de cet instant un dia­logue de sourds va s’engager. Le cler­gy­man répond qu’il n’est pas for­mé pour accueil­lir ce type de sit­u­a­tion. Je lui réponds que nous non plus nous ne sommes pas for­mées, mais qu’ensemble nous pou­vons peut être trou­ver un embry­on d’aide. J’insiste. J’argumente avec la péri­ode par­ti­c­ulière que nous tra­ver­sons, non pas la pandémie Covid, non, celle qu’il doit con­naitre par cœur : la péri­ode de pré­pa­ra­tion à Noël. Cet argu­ment ne l’ébranle pas et lui aus­si insiste sur son impos­si­bil­ité à aider son prochain, qu’il n’est pas for­mé. En ultime recours, nous sig­nale le 115. Qu’il appelle ? Non. 

J’appelle le 115, la porte du pres­bytère tou­jours ouverte. L’homme d’église com­mence à s’impatienter et annonce qu’il y a des per­son­nes qui l’attendent. J’espère pour elles qu’il a de quoi leur apporter quelque chose en ces péri­odes de pénurie de char­ité. La char­ité, cette vieille ver­tu théolo­gale par laque­lle, entre autres,  on aime son prochain comme soi-même… Mais j’insiste, d’un côté le répon­deur du 115 en train de con­som­mer la bat­terie du télé­phone, de l’autre un catholique qui n’a pas eu peur d’ouvrir sa porte sur le monde, pro­tégé qu’il est par une foi inébran­lable dans son absence d’empathie. 

Pen­dant ce temps, c’est finale­ment Jona qui aura le dernier mot. Lui le prin­ci­pal con­cerné, explique docte­ment à mon amie qu’il doit boire du vin car il est alcoolique, la seule façon qu’il ait trou­vée pour tir­er sa révérence au monde. Nous le pousserons jusqu’à la supérette du RER, l’endroit est chaud et accueil­lant. Devant le pre­mier étal de bois­son, Jona prenant cha­cune de nos mains, nous deman­dera nos prénoms et nous grat­i­fiera d’un grand sourire en remerciements. 

En ce pre­mier décem­bre, Paix sur terre aux Hommes de bonne volonté.