Carnet de notes (extraits)

En guise de bonus à mon livre Aven­tures Aus­trales,  voici un extrait de notes pris­es au cours du voyage.

Linyanti Camp – Savuti Camp — 94 km

Kilomètres cumulés : 2 064

Le jour n’est pas encore levé, nous par­tons pour un game théorique­ment promet­teur, une girafe et un éléphant ont été tués cette nuit par des lions. Nous tra­verserons les mêmes bois dévastés que la veille dans une ambiance couleur de sable alors que le jour n’est pas levé. Aucun ani­mal. Au lever du soleil, tout prend une teinte rosée et les petits singes baboons dégoulineront des arbres, comme l’eau d’une fontaine. Nous quit­terons la réserve pour nous aven­tur­er aux con­fins d’une con­ces­sion de chas­se. Les ani­maux ont-ils des pul­sions sui­cidaires ? Nous crois­erons un trou­peau d’éléphants, des koudous et des marabouts à genoux ! Tout est gris, il n’y a pas énor­mé­ment de ver­dure. Le petit déje­uner en plein air sera ven­teux et un rien dép­ri­mant. Nous essayons d’anticiper sur les déplace­ments des éléphants. Nous res­terons ain­si longtemps à l’affût devant la riv­ière et nos sculp­tures de bois. Carl enfin heureux de la lumière, du temps et de l’immobilité à reven­dre pour croquer !

Déçus nous pli­erons le camp pour Savu­ti. Même tra­jet qu’à l’aller, un con­trôle de police qui tient plus du con­seil que de la véri­fi­ca­tion, un bas de caisse vrai­ment bas. Il faut de nou­veau être patient avec les ornières, les creux de sable et les morceaux de bois per­fides. Le paysage redé­file, morne et dévasté. Les arbres secs hurlent à la mort sur notre pas­sage. Sur une branche le même lilac-breast­ed roller bird. Empail­lé ? Et que devi­en­nent les ani­maux qui arrivent dans un pan sec ? La panne sèche ! Les gnous font leur appari­tion. De retour d’Égypte ? Les pha­cochères télé­com­mandés ? Le retour sera plus rapi­de, Jean-Luc con­duit décon­trac­té et épanoui : c’est du vrai 4x4, le Toy­ota tient bien la route. 

Le camp 3 de Savu­ti nous attend. Tout y est démesuré : les arbres, les emplace­ments, les instal­la­tions en dur. Nous patau­geons dans le sable mou et pro­fond vers le lieu qui nous est assigné. Après une journée bien fric­tion­née, c’est idéal pour mus­cler les fessiers. Notre espace sera à la démesure du camp : totale­ment saccagé. Pas gênés, deux éléphants immenses ter­mi­nent leur déje­uner à quelques mètres de nos voitures dans un bruit de branch­es cassées. Impres­sion­nant.  Ce sera l’occasion d’un grand fris­son. Par cou­ple, nous irons nous pho­togra­phi­er en prenant un air très détaché, à côté d’un colosse en action. L’éléphant est trop occupé à gauler un ébénier (?), une trentaine de mètres de haut et 2 mètres de diamètre, comme on gaule les noy­ers dans le grenoblois. Du moment qu’on ne lui fait pas con­cur­rence… Dédette les yeux rivés sur l’écran de sa caméra joue les Jane sans Tarzan.  Voir le monde der­rière un écran pour­rait lui jouer des tours, mais l’éléphant a l’habitude de faire de la fig­u­ra­tion. Carl en prof­it­era pour faire un dessin XXXL.

Au cen­tre du camp­site, une énorme enceinte haute de plusieurs mètres, un bunker de béton alvéolé dess­iné par Paul Andreu lui-même abrite tout ce qui peut con­tenir et véhiculer l’eau pro­pre ou usée. Un véri­ta­ble dis­posi­tif anti-pachy­derme ! Il ne nous manque que le badge et le con­trôle rétinien. Ailleurs, un regard d’évacuation ou d’adduction d’eau est déli­cate­ment cerné par des cen­taines de petits cônes de pier­res noires, dures comme le silex. Ce dis­posi­tif sim­pliste dis­suade l’arrachage sauvage. Les coussinets des pattes d’éléphants y seraient très sen­si­bles. L’Afrique, c’est tout ou rien.

Un game autour de Savu­ti camp nous con­firme qu’il n’y a d’eau nulle part en sai­son sèche et guère plus dans le canal qui porte son nom. Ce canal est une riv­ière mys­térieuse reliant les marais de Linyan­ti aux marais de Savu­ti. Les bonnes années. Son flux irréguli­er sem­blerait lié aux mou­ve­ments tec­toniques provo­quant une imper­cep­ti­ble flex­ion de la croûte ter­restre. Le change­ment min­i­mum req­uis pour ouvrir ou fer­mer les vannes du canal serait d’au moins 9 mètres. Ce qui est arrivé plusieurs fois au cours du siè­cle passé. La bor­dure du canal est une petite oasis ver­doy­ante. Les ani­maux s’agglutinent autour des trous d’eau et l’on com­pren­dra l’obstination des éléphants ain­si que les moyens ingénieux et dis­pro­por­tion­nés dévelop­pés par les hommes pour con­serv­er les instal­la­tions du camp. L’éléphant étant un ani­mal intel­li­gent, il ne lui a pas fal­lu longtemps pour com­pren­dre que les ablu­tions des touristes four­nis­saient une excel­lente source d’eau pour ses 200 litres quotidiens. 

Les paysages sont austères : plats, sable noir ou blanc, pro­fonds, peu de végé­ta­tion, de rares baob­a­bs et quelques collines qui ressem­blent plus à des amon­celle­ments de pier­res aban­don­nées ici et là. Nous crois­erons quand même un aigle bien mar­tial et un klip­springer tétanisé. 

Il fau­dra néan­moins mon­ter les tentes. On espère tous une vis­ite cette nuit. Mais avant nous devrons nous bat­tre avec un groupe de calaos espiè­gles et bruyants revenant d’un stage à la cour des mir­a­cles. Une grande habileté à détecter ce qui se mange, un vol piqué rapi­de sur la ten­ta­tion, le temps de s’en apercevoir c’est trop tard. L’innocente Car­o­line attend encore la for­mule mag­ique alors que dans l’autre main son toast a dis­paru ! ! Les calaos n’en restent pas là et pren­nent leurs ais­es avec nos instal­la­tions. Il va fal­loir s’imposer pour gag­n­er chaque cen­timètre car­ré. Un sus­pens à la Hitchcock.

Un drôle de car­ré de béton abrite notre robi­net. Pour éviter que les éléphants, à leur tour, ne s’installent défini­tive­ment à notre place, la borne de ciment est munie d’un antivol. Le sys­tème est astu­cieux. Il faut plonger la main dans un long con­duit som­bre de petit diamètre pour accéder au sésame : le robi­net ! C’est Car­o­line qui aura la plus forte émo­tion quand voulant ouvrir l’eau, elle touchera du bout des doigts un truc à poil col­lé au robi­net ! Hurlements ! Une man­gouste prof­i­tait de l’ombre pour se rafraîchir au goutte à goutte. Le dernier tome du bien­tôt célèbre « Car­o­line en Afrique » est en train de s’étoffer singulièrement.

Côtoy­er des ani­maux blagueurs incite à la détente. Dédette nous fera un fes­ti­val de rires et de bonne humeur. Le dessin peut-il capter ces moments éton­nants où la joie naît d’un rien ?  Même Jo baisse la garde. Après un « merde » sonore, elle avouera à mi-voix, dans un fou rire vio­lent, la dis­pari­tion de l’argenterie de famille dans une canal­i­sa­tion ! En effet, tout est cal­culé au plus juste de l’encombrement et du poids, y com­pris nos couverts…

Une opéra­tion com­man­do du soir aura replié tout ce qui se boit ou se mange, y com­pris les tor­chons mouil­lés, à l’abri des 4x4 que l’on espère étanch­es. Les éléphants sont inex­orable­ment attirés par l’eau et les … oranges, comme cer­tains par le choco­lat, et sont capa­bles d’ouvrir sans peine le cof­fre des voitures avec leurs défens­es ! Ultime recom­man­da­tion au couch­er. Françoise nous indique que si l’on entend cette nuit un gar­gouil­lis de canal­i­sa­tion à coté de nos tentes, inutile de chercher le robi­net. Cela sig­ni­fie que les éléphants sont à un jet de res­pi­ra­tion. En Afrique, rien n’est sci­en­tifique, tout est empirique. On frémit mais on espère. La nuit sera studieuse, cha­cun s’appliquera à récupér­er de la fatigue de la journée. Les éléphants fer­ont comme d’habitude, ce qu’ils voudront…