Les enfants de Marie 1/5

chapeau des 5 épisodes

Marie est  à  la tête de deux P.M.E. :  sa famille et son ate­lier et mène de front les deux fonc­tions, tam­bour bat­tant : mère de trois enfants, très investie dans le fonc­tion­nement famil­ial, mais aus­si artiste sculp­tant le papi­er. Ses oeu­vres sont  des pièces uniques. Par­al­lèle­ment à la créa­tion, Marie trans­met son savoir-faire lors d’ateliers pour enfants et adultes. 

Quand tout va bien, Marie jon­gle avec habileté entre les oblig­a­tions famil­iales pro­gram­mées, l’attente de ses élèves et sa pro­pre créa­tiv­ité. De cet emploi du temps bour­sou­flé, très sou­vent chahuté, Marie mal­gré toute l’énergie déployée,  est sou­vent au bord de l’asphyxie…

Sélec­tion­née par la Kore­an Craft and Design Foun­da­tion et les Ate­liers d’Arts de France, Marie s’envole pour Séoul un mois durant où elle réside chez  Sim Hwa Sook, artiste coréenne qui lui trans­met l’art du papi­er tra­di­tion­nel coréen : le Han­ji.

Ce réc­it est celui de son absence. 

Semaine 1 – les doutes

Marie est par­tie. Envolée. Enfuie ! Dis­parue pour 5 semaines,  larguant mari, enfants et ate­lier. Avec sa stature imposante et son sourire un rien moqueur, elle m’a remis les clés de ses maisons et con­fié généreuse­ment tout son monde. Tout ? Non. Juste ce qui a trait à ce qu’elle a de plus pré­cieux : sa famille et les enfants de l’atelier. Drôle d’expérience pour une nullipare.

À la volée j’ai plongé dans le grand bain du mer­cre­di. Le jour sur­chargé où il faut con­juguer ate­lier ET famille.  La trouille du pre­mier jour : ne pas oubli­er les clés, les lunettes, être à l’heure, être à toutes les heures,  ne pas se tromper de prénom, de tous les prénoms, ne pas oubli­er Féli­cien le fils, à la piscine, quels menus pré­par­er et quid de l’énigmatique Fleur sa jumelle ? ? 

Emportée dans le tour­bil­lon, la journée défile à une vitesse incroy­able dans une forme de halète­ment per­ma­nent où je dois sans cesse me remé­mor­er les règles : non Tiphaine n’est pas Simon et encore moins Clara ! Midi déjà ! L’heure des mamans et du temps néces­saire à leur con­sacr­er, nor­mal il faut mutuelle­ment s’ap­privois­er, alors que les mains enduites de colle à tapiss­er, je rêve de les plonger déli­cieuse­ment dans l’eau chaude.

Pause. Le havre de paix du repas d’Odile. La joie secrète de con­tin­uer à tiss­er une rela­tion qui a débuté dis­crète­ment il y a 3 ans déjà avec cette grand-mère rugueuse, atten­tive aux plantes et aux hommes, les grands comme les petits. Le temps de trou­ver ses mar­ques, met­tre la table, aider à la pré­pa­ra­tion du repas  et ses repères avec le rit­uel café. Cette pause du mer­cre­di va tenir ses promess­es d’échanges fer­tiles et joyeux, d’entraide et de sou­tien dans la bonne humeur et le fou-rire des couacs partagés.

Oups ! Un enfant trou­ve porte close et va s’en retourn­er ! Il est déjà 14 heures, le marathon recom­mence. Chance, en ce mer­cre­di après-midi mes petites élèves sont sages, atten­tives, calmes, obser­va­tri­ces. Qui est cette Lulu qui con­fond à nou­veau Mathilde, Alice et Léa alors que la chose est tout bon­nement impos­si­ble. Quel est ce pro­jet de couronne de l’Aven con­coc­té par Marie, certes, mais qui paraît bien abstrait ! Heureuse­ment, la curiosité et les jeux pren­nent vite le dessus, et il fau­dra, là encore l’arrivée des mamans pour déclencher ma son­ner­ie interne. Bip, bip, bip. Passez à la séquence suiv­ante. Passez à la séquence suivante.

Le temps de net­toy­er et ranger l’atelier, de se ras­sur­er sur les pro­duc­tions du jour et j’embarque Féli­cien pour la sec­onde par­tie de ma mis­sion. La famille. 

C’est un doux mélange de sou­tien sco­laire, de can­tine famil­iale,  d’intendance soft et d’accompagnement dis­cret d’un quo­ti­di­en bien rem­pli. Une espèce de Lulu-Poppin’s des temps nou­veaux, le cyber para­pluie en moins. Pour cette pre­mière fois, le rythme s’accélère. Pré­par­er le repas : direc­tion le fri­go, pren­dre des déci­sions sur son con­tenu, trou­ver les casseroles et les ingré­di­ents. Là, Marie tu es réelle­ment loin. Lulu-Poppin’s n’arrive pas à entr­er en con­tact avec toi, même par télé­pathie. Où sont les casseroles, les cou­verts, les ingré­di­ents, les poubelles, le pain, la bouffe du chat, tout… ?  Pen­dant ce temps,  sur­veiller du coin de l’œil Féli­cien. Ne pas lui mon­tr­er que je suis aus­si curieuse que lui de ce qui va naître de cette asso­ci­a­tion. S’emparer du fameux cahi­er de texte, se trans­former en inquisitrice red­outable le temps d’affermir une sévérité à trou­ver. S’habituer à l’univers de Féli­cien, à sa façon apparem­ment non­cha­lante de pren­dre la vie et ses oblig­a­tions. S’arroger des instants de pur bon­heur dans la décou­verte de son (trop ?) con­fort­able fau­teuil de tra­vail et se l’approprier illi­co. Déli­cieux moment de détente qu’il fau­dra inter­rompre pour pré­par­er le repas des zoulous : spaghet­tis bolog­naise, dou­ble fig­ure imposée tant par le con­tenu du fri­go que par les cours­es de Stéphane, le père sur­booké. Résis­ter au chan­tage « plateau TV », align­er les enfants en rangs d’oignons sur la table de la cui­sine, et atten­dre le ver­dict de 3 gas­tronomes en pyjama.

Pour cette pre­mière fois, je serai sauvée par Stéphane dont l’arrivée créée instan­ta­né­ment un grand cham­barde­ment. Il était temps de remet­tre un peu d’approximation dans cette organ­i­sa­tion Lulu-Poppin’s !

Juste­ment, l’approximation Féli­cien con­naît et me fait partager son univers le lende­main. Mal­gré un ren­dez-vous fixé à la piscine pour 17h30 pétantes, il en sort bien fatigué et la fleur au fusil à 18h15 bien son­nées : « Ben oui Lulu je t’avais dit 17h30 ? ». Le temps de véri­fi­er ses horaires théoriques et de procéder aux réa­juste­ments néces­saires et voilà ruinées les règles fixées par Marie avant son départ. Sans cri ni révolte, cet enfant avec dés­in­vol­ture,  fiche en l’air un édi­fice con­traig­nant bâti sur ses mesures en deux temps et trois mou­ve­ments.  Il est trop fort !

Nous y voici donc… La Corée est un pays très sur­prenant : mélange de tra­di­tions et de nou­velles tech­nolo­gies. Nous avons été accueil­lies par la TV, nous logeons dans une habi­ta­tion typ­ique­ment coréenne mag­nifique, les murs sont en terre et en papi­er (le Han­ji) le chauffage est au sol ain­si que les matelas…

Texte et Pho­to Marie